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Entretien avec LH

Grand, robuste même, Lucho Hernandez s'est approché avec un petit sourire aux lèvres. Un sourire mi-amusé, mi-inquiet qui semblait dire : " qu'est-ce que vous allez faire de moi ? "
Il s'est assis avec assurance, pour ponctuer finalement son geste d'une maladresse presque enfantine : après m'avoir écrasé le pied, son genou s'en est pris à celui de la table, puis il a souri comme si tout était normal. Lucho Hernandez semblait prêt à répondre à mes questions.

-" Vous ne faites pas chilien !? " Drôle de question. Lucho a répondu avec simplicité :

-" En effet, toute une branche de ma famille vient de Russie, d'Allemagne, d'Hollande aussi… j'ai plus l'air d'un russe que d'un chilien, pourtant si vous regardez bien, on décèle presque des traits de Mapuche… ça doit venir de l'autre branche de ma famille qui, elle, est bien chilienne. " Tout en riant un peu, il a commandé un café.

À 30 ans, Lucho Hernandez vit à Paris depuis 10 ans déjà. Il y a fait des études de design et s'est aujourd'hui installé comme indépendant.

-" Si vous ne vivez pas exclusivement de la peinture, qu'est-ce qu'elle représente alors pour vous ? " Lucho y a déjà réfléchi visiblement :

-"Elle est une manière de maintenir à mes côtés un univers métaphysique. À côté du monde réel, où prédomine l'audiovisuel, j'ai toujours un moyen de m'échapper vers quelque chose de plus authentique. "
Peindre pour sortir de la superficialité, d'accord, mais
-" qu'est-ce que vous entendez par métaphysique ? " Voilà que Lucho se met à chanter en espagnol, un petit air bien sympathique, mais je n'y comprends rien.

-" Ça signifie : " le marchant ne fait sa route qu'en marchant "… Ce que je veux dire par là, c'est qu'avec la peinture, je cherche à sortir des sentiers battus, je cherche à aller là où personne n'est encore allé… simplement pour trouver ma place. "
Trouver sa place, un thème récurrent dans ses œuvres.

" Dans ces terrains vierges, tu y arrives avec ton propre vécu : tu défriches… tu déchiffres aussi ! " Lucho aime bien faire des jeux de mots. " Je peints comme on écrit des livres : je le fais sans savoir où je vais, je ne sais jamais ce que va être l'histoire de ma toile. Je suis le chemin, les couches s'accumulent et l'histoire s'écrit. Après, on peut faire plusieurs lectures : métaphorique, esthétique... " C'est certain, la texture de ses tableaux est profonde et parlante. " Un tableau ne m'intéresse que s'il exprime un certain accomplissement… Sur une toile, je veux voir le côté usé, le vécu… ce que j'appelle le " cuir "… On peut lire le vécu d'un cuir, rien qu'en le regardant. Quand on regarde une de mes toiles, c'est pareil, on voit les cycles de construction, de destruction et de reconstruction qui l'ont marquée, qui lui ont donnée son identité, unique. " Sur son visage aussi, à Lucho, on peut lire beaucoup de choses lorsqu'il parle de sa peinture : des marques évidentes de sincérité, des marques troublantes de lucidité, des marques constantes de ténacité.

L'entretien a bien pris, mais l'heure a tourné : " Lucho, c'est terminé. " On dirait bien qu'il n'a pas vu le temps passer finalement. " Ok ! " Il se lève, reprend son sourire interrogateur et fait tomber sa chaise, sans s'en rendre compte.

Propos recueillis par Sarah Décarroux [ www.lacuisinedesmots.com ]